REPORTAGES

OUBLIS & ÉBLOUISSEMENTS
photographies et texte par Hervé Baudat


Cela fait des années que je vais et viens dans différents hôpitaux, différents services qui accueillent des patients présentant une « maladie d’Alzheimer ou apparentée ». Malgré trois plans nationaux mis en place depuis 2001 pour soigner et accompagner les malades d'Alzheimer, malgré les quelques peintures neuves et chambres refaites, peu de choses changent. Je ne croise personne. Les rares blouses blanches passent tels de bienveillants fantômes.
 
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Février 2012. Je me rends dans un hôpital du 93. Stations de bus désertes. Je me perds en chemin. Arrivé dans le service, je me faufile entre fauteuils et déambulateurs. L’hôpital est-il un théâtre, une gare ?
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>Département 94. Mai 2012. Mme B*** ne me quitte plus. Seul, les fenêtres, où se glisse la lumière du jardin, détournent son attention. Elle reste ainsi, sur place, avec un léger mouvement de balancier, attendant que je me décide enfin à changer de lieu.
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Département 93. Février 2012. Nous sommes dans une sorte de petit couloir. Derrière moi se trouve la salle de garde. L’angoisse noue ma gorge devant cette scène singulière. Est-ce l’enfance ou la vieillesse ? Une poignée d’heures plus tard rien n’a bougé, toujours le semblable va et vient mécanique de la tête et de la main.
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Département 94. Octobre2014. La pénombre, à toute heure. Sur une autre planche contact je découvre la même image, seule l’ondulation des draps permet de différencier les deux photos.
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Département 93. Juin 2014. Mon vieil appareil photo provoque, chez ceux qui le peuvent, le désir de me conter leur vie, comme un paysage ombragé soudainement illuminé par le grand soleil d’été.
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Paris. Aout 2002. Il y a plus de 10 ans ; qui s’apercevrait si je changeais la date et écrivait 2015 ? Je me souviens cet homme et cette femme, mariés. Le jour d’après, le monsieur n’était plus là.
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Paris. Aout 2002. Verlaine a séjourné en ces lieux ( cf Mes hôpitaux, ed Mercure de France ).Toujours cette silhouette au fond du couloir.
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Département 95. Février 2012. Un signe de tête m’invite à l’image. J’imagine un sourire sous le masque à oxygène.
Plus tard, elle me sert la main, ne la lâche plus.
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Département 94. Décembre 2013. Mademoiselle M***, nous parlons de Venise, son père y possédait un palais aux alentours du Rialto. J’imagine les eaux lentes de la lagune dans les couloirs de l’hôpital.
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Département 94. Mai 2012. Monsieur Y*** est en service long séjour depuis plus de vingt ans. Ses peintures recouvrent les murs à tous les étages : les trois femmes de sa vie reproduites à l’infini sous forme de traits de couleur, circulation de couleurs.
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Département 93. Février 2012. Mardi gras. Guirlandes, masques, hurlements, chants – me voici dans une noire farandole. Une lassitude lourde me gagne face à ces batailles de la mémoire perdue. Longtemps cette scène m’a hanté, poursuivi.
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Département 94. Décembre 2013. J’aime venir en ces lieux historiques de la gériatrie. Je passe par le jardin, longe l’église. Mme D***est centenaire. Elle ne parle guère, sinon sous forme d’écholalies. Un jour, dans un éclair, elle saisit ma main, et en l’embrassant, dit « Oh, comment allez-vous ? Cela fait longtemps que l ‘on ne vous avait pas vu ! »
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Département 95. Février 2012. Relique d’une idée abandonnée : laisser les visages disparaitre dans les grains d’argent à l’aide d’un temps de pose de 15 secondes. Les quelques photos réalisées ainsi provoquaient une sorte d’effroi chez les rares spectateurs.
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Département 94. Mai 2012. Mme G*** pose fièrement. Le vent traverse, racle ses poumons.
Je demeure près d’elle. Nous ne disons mot. Nos sourires se reflètent.
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Département 94. Février 2012. Les lueurs crépusculaires semblent effacer les rides et l’œuvre du temps.
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Département 94. Octobre 2014. Bouche-abîme du corps abîmé. Dormeur-douleur. Photographier c’est retenir en vain.
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Département 94. Décembre 2013. Dernières taches de soleil. J’ignore à qui est cette chambre. C’est une chambre comme toutes les autres chambres. Peut-être y-a-t-il vue sur l’océan ?


 
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