REPORTAGES

LA PEUGE #2
photographies et texte par Raphaël Helle


Texte écrit en partie en collaboration avec Delphine Kargayan pour Néon.

Autrefois en France l’usine était un lieu de vie, une identité, une dignité aussi, pour ce qu’on appelait encore la classe ouvrière. Mais avec la mondialisation les machines sont parties, ailleurs, vers l’est ou le sud. Et les ouvriers sont devenus des invisibles. « La Peuge » c’est ainsi qu’en Franche-Comté les ouvriers continuent de nommer l’usine PSA créée il y 100 ans par la famille Peugeot. Sochaux est le plus grand site industriel français, le plus ancien et la capitale de l’automobile. Les modèles de voitures sont connus de tous, merveilles de technologie magnifiées à grand renfort de publicités. Mais qui sont les personnes qui les fabriquent à la chaine, et qui font vivre une région entière ? Quels visages ont-ils ? Comment vivent-ils la tourmente économique et sociale qui fait suite à la crise financière de 2008 ?

Mon projet est de rencontrer les ouvriers, de les écouter et de les photographier, notamment les plus jeunes. De comprendre, de raconter, de témoigner de leur humanité, de les rendre visibles et audibles.
 
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Pascaline travaille en deux-huit. Semaines paires, elle est du matin, elle commence précisément à 5h21 pour terminer à 13h10.
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La semaine suivante elle alterne la « tournée » et est « en poste » de 13h10 à 21h12. D’autres ouvriers préfèrent ne travailler que la nuit.
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Divorcée et mère de quatre enfants, elle s’occupe également du fils de son compagnon qui lui aussi travaille chez PSA.
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Elle avoue que l’alternance des horaires, les cadences, les soucis avec les enfants l’épuisent tant physiquement que nerveusement.
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Pendant la pause Romain s’informe en lisant un tract qu’un délégué CGT a distribué quand il était en poste. Il n’est pas adhérent du syndicat, il préfère dit-il conserver sa liberté, et dans le même temps se considère « esclave » parce dit-il « mon corps est constamment au service de la chaîne » : enchaîné.
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Toutefois il se dit satisfait d’être « un embauché », c’est à dire sous contrat à durée indéterminée. Ainsi il a pu acheter une vieille maison dans son village qu’il retape. Cette acquisition n’aurait pas été possible en CDD ou en intérim, les banques ne l’auraient pas aidé.
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Pour exprimer sa révolte Romain est chanteur dans un groupe de Death Metal, une forme extrême de rock, le groupe se nomme Sublime Calvary, traduisez calvaire sublime : tout est dit. On peut en écouter plusieurs titres sur YouTube.
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Gaëtan, 23 ans, est un skinhead notoire du territoire de Belfort. Son crane rasé et ses tatouages sont son identité, sa façon d’exister.
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Sa compagne, Lisa, 20 ans, vient d’avoir un bébé. D’un rassemblement « national-socialiste » en Espagne ils ont rapporté ce drapeau qui orne leur appartement. Le travail de Gaëtan consiste à fixer le caoutchouc des portes de la Peugeot 308 sur la ligne habillage caisse. Les dernières élections l’ont encore montré : les ouvriers votent de plus en plus pour le Front National. Cependant Gaëtan ne peut plus voter, et de toute façon il estime que Marine Le Pen est trop démocrate.
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Les autres ouvriers n’ignorent pas ses idées radicales, néanmoins pendant la pause cigarette personne ne parle politique. Ce n’est pas un sujet de conversation qui passionne, et les rapports ainsi restent courtois.
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Sébastien lui aussi est à l'atelier habillage. « Ce que je fais n'a aucun sens. Si seulement je pouvais fabriquer un truc, du début à la fin, monter un tableau de bord par exemple... » Chaque jour, 370 voitures passent sur sa chaîne. Il a 1 min 03 s pour poser un faisceau électrique, les ceintures arrière et quatre obturateurs.
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Sébastien vit à Clairegoutte, à une trentaine de kilomètres de l'usine. Pour ses employés, Peugeot a mis en place des lignes de bus qui couvrent la région sur un rayon de 50 km. Quand il parle de sa fille, Sébastien veut « tout faire pour qu'elle ne connaisse pas la chaîne, ce n'est pas une vie ».
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Ses parents aussi étaient ouvriers, mais eux ont pu se payer une maison, lui doute qu’il puisse y arriver.
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Depuis peu il vote Front National, comme beaucoup de jeunes ouvriers que j’ai rencontré, parce que les autres partis ne font rien et qu’il n’en peut plus de ses conditions de vie, de « survivre » de « trimer comme un chien sur la chaine »
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Arno est délégué CGT. Quand il regarde les autres, il se demande « comment ils font pour accepter certaines choses sans broncher ». Lui ne lâche rien. Il est l’un des rares à porter un écouteur pour travailler en musique, sans qu’on exige de lui qu’il l’enlève. Huit ans de lutte. Il est aussi l’un des rares à parler sans complexe d’un secret de polichinelle à l’usine : il fume entre sept et huit pétards par jour.
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Addiction détectée par la médecine du travail. Depuis, travailler en hauteur ou occuper un poste de sécurité lui sont interdits : « si vous virez les gens positifs au cannabis l’usine elle tourne comment ? »
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Martine, ouvrière sur la ligne habillage caisse, est fille d'ouvrier. Même si c’est interdit, elle garde toujours son portable sur elle. Chacun de ses trois enfants en a un. « Je veux être joignable, c'est comme ça ».
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Divorcée elle vit à Delle, sur le Territoire de Belfort, à 15 kilomètres de l'usine. Ses trois enfants ont entre 11 et 16 ans et elle s’occupe également du fils de son nouveau compagnon, routier, souvent en déplacement.
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Ses journées sont des doubles journées de travail et Martine organise son emploi du temps de façon très rationnelle.
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Martine aime bien l’usine, qui lui procure salaire et indépendance et affirme en souriant « moi quand je vais à l’usine c’est du repos ».
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Kévin, 21 ans, rêve d’être pompier. Il doit d’abord passer son permis de conduire, c’est pour cela qu’il est allé travailler chez Peugeot. Sur la ligne, ses collègues l’appellent Pompon pour pompier. « Peugeot, ça me rend malade. Faire les mêmes gestes, debout, c’est saoûlant. Au bout d’un moment, c’est plus possible, on devient fou.» dit-il.
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Kevin et Sébastien fument lors de la pause. Pause cigarette pour les uns, et pétard pour d’autres. Ils sont nombreux à fumer du cannabis dans les recoins tout autour de l’atelier montage lorsque leur travail se résume à visser dans un bruit assourdissant les mêmes pièces durant 8 heures.
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Avec son salaire de Peugeot, entre 800 et 1200 euros suivant les mois, Kevin a pu louer un studio, et héberger son père, David, 42 ans, qui errait de foyer en foyer. Lui aussi dans sa jeunesse a travaillé à la Peuge. Un jour un collègue happé par la machine est mort devant lui, il n’est jamais retourné à l’usine. L’été dernier, Kévin, son père, son oncle Laurent, la femme de celui-ci et leurs enfants ont imaginé d’aller vivre dans le sud, « là où les gens rigolent ».
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A Cannes, une tante les hébergerait le temps qu’ils trouvent du travail. Kévin a rompu son CDD chez Peugeot, rendu les clés de son studio. Mais lorsqu’ils sont arrivés la tante a changé d’avis. Un petit tour sur la Promenade des anglais, deux nuits à l’hôtel, et tout le monde est rentré… Pompon rêve toujours de devenir pompier.


 
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