textes & photographies par

Marion Pedenon
 
RSA JUSQU'À DEMAIN
textes & photographies parMarion Pedenon


Cette aide financière soulage mais fragilise.
Elle n'est pas sans prix à payer. Elle s'accompagne de longues démarches administratives, de nombreux préjugés, d'intrusions dans la vie privée, de regards méprisants. Sa réalité est cette double peine : Être un précaire accusé. Artistes, traducteurs, guitaristes, cireurs de chaussures, agriculteurs... Des travailleurs courageux mais pas complètement autonomes financièrement.
Ils s'acharnent à exercer leurs métiers malgré la honte et les difficultés.
Leur seule volonté chaque matin est de réussir.

(Le RSA d'activité est un complément à des revenus trop modestes perçus par des salariés, chefs d’entreprise, auto-entrepreneurs, indépendants… Cette prestation sociale est financée par l’État et versée par les CAF)


LOCALISATION

 

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LETTRES ANONYMES 21.12.2016

Depuis quelques mois, avec l’aide du directeur et de certains employés de la CAF du Bas-Rhin, je récolte des lettres anonymes. Ces lettres écrites manuscritement ou informatiquement par des personnes bénéficiaires du RSA d’activité sont envoyées à la CAF suite à une erreur, un trop-perçu, à une instabilité de la prime d’activité, un changement de situation...etc Ces lettres montreront au fur et à mesure de leur collecte, une grande diversité de profils, leur combat quotidien, leur fragilité, leur incompréhension, leur motivation, leur désespoir et leur espérance. Malgré l’anonymat, elles montrent un dévoilement total d’une situation professionnelle et personnelle et nous font entrer entièrement dans une intimité, dans une vie privée. Par l’histoire que chacune des lettres raconte mais aussi par le choix de son support, son écriture, ses formules d’expression. Elles révèlent cette justification permanente de sa propre situation face à l’administration. Expliquer sa précarité, ses difficultés avec sa plus grande honnêteté sont souvent des preuves à apporter dans son dossier de «travailleurs pauvres». Ces nombreuses intrusions fragilisent, exaspèrent, découragent mais restent une obligation dans ce bénéfice d’aides sociales...



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PRIME D'ACTIVITÉ 07.11.2016

Le gouvernement a supprimé le RSA d’activité depuis le 1er janvier 2016 pour le remplacer par un nouveau dispositif : la prime d’activité. Son calcul se fait toujours en fonction des revenus mais les barèmes ont changé. C’est ainsi que chaque bénéficiaire a vu dernièrement son aide sociale baisser malgré des revenus identiques...

Depuis quelques mois, Mathieu travaille dans une ferme biologique de fruits et légumes à 30 minutes de Strasbourg. Le jeudi et le vendredi toute la journée.
























Il apprécie d’être dehors, en pleine nature, de travailler la terre. Ça le change des lieux où il fait le ménage qu’il continue en parallèle. Cette nouvelle activité l’anime et l’air libre l’inspire. Il pense parfois à ses projets artistiques qui avancent doucement et qu’il continuera quand il aura le temps...

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SAISONNIER 03.10.2016







Après l’incendie, trois mois de démarches administratives et plus d’un mois de travaux, Laurent a pu réintégrer son appartement. Cela fait 4 mois qu’il reprend ses marques entre réinstallation matérielle et restabilisation professionnelle. Il a passé un été compliqué avec la chaleur, les tongs aux pieds, des contre-temps de versements de RSA d’activités et d’aides au logement de la CAF. Malgré ses plans B, C et D comme les sièges de voitures de collections, Laurent est de nouveau saisonnier. Depuis deux semaines, il fait les vendanges dans une petite ferme bio d’Alsace afin de gagner rapidement de l’argent et d’assumer cette rentrée difficile. Même s’il apprécie travailler dans les champs de raisins, de quetsches et de mirabelles, il a hâte de retrouver son cirage.

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2H DE PLUS 29.07.2016

Depuis quelques mois, Mathieu a un nouveau client le mercredi après-midi. Un médecin. C’est 2h de ménage en plus par semaine. Du temps en moins pour son travail d’artiste. Mais une autre somme non négligeable à la fin du mois...











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DEPUIS 3 ANS ... 08.06.2016



















Mathieu fait du ménage tous les jours, du lundi au vendredi, de 9h à 12h dans un gigantesque lotissement de logements d’étudiants à Illkirch non loin de Strasbourg. Les couloirs sont immenses et il y a plusieurs étages. Il repartit ses zones de nettoyage en fonction de la matinée. Il commence par l’aspirateur, puis la serpillière. Certains jours ce sera la poussière et les vitres. Il débute toujours sa boucle par le dernier étage. Toujours. Puis descend petit à petit.
Il a l’air absent mais ses actions sont précises et ses gestes sont faits mécaniquement tel un somnambule qui déambule dans cette résidence.
Il pense d’ailleurs que sa journée ne commence que quand il sort... A midi...

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MATHIEU, ARTISTE 27.05.2016
« À 5 ans je voulais être pompier. Et puis j’ai grandi... À 10 ans je voulais être pilote. Et puis j’ai grandi... À l’adolescence, je ne voulais plus rien faire... Et à 15 ans je voulais être dessinateur, illustrateur de BD. Mon choix était fait. Mais mes résultats n’étaient pas assez bons pour me diriger proprement vers cette voie. J’ai donc quitté le lycée en milieu d’année de première. Au chômage sans indemnité inscrit au Pôle Emploi, j’ai commencé à toucher à tout. Je travaillais sur des chantiers, faisais du carrelage, portais des trucs lourds... Ça a duré quatre ans. Le dessin était toujours présent. La peinture et le graffiti aussi. Je viens d’ici et l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg était connue par sa réputation. Cette école m’intriguait depuis longtemps mais il fallait obligatoirement le bac pour passer le concours d’entrée. J’ai donc écrit une lettre de motivation au directeur de l’époque. Ma détermination a payé puisque j’ai pu, par dérogation, passer le concours avec un dossier artistique comme tous les autres. Je venais de finir quatre mois d’intérim, j’ai donc demandé à être indemnisé pour préparer au mieux ce concours. J’ai réussi l’oral, l’écrit et même la philo. Je me suis engagé pour cinq années d’étude en option art. Un Bac+5 sans le bac... C’est là que j’ai commencé à faire des installations, de la sculpture. En bois, en placoplatre, avec des matériaux de construction. Je continuais les missions en intérim alors je faisais de la récupération sur les chantiers. J’ai eu mon diplôme en 2008. Peu de temps après, j’ai trouvé un atelier pour continuer mon travail artistique. Je n’ai pas d’horaires, je travaille quand je veux mais je ne gagne pas non plus ma vie avec cette activité. J’ai donc crée en plus de mon statut d’artiste-plasticien, un statut d’auto-entrepreneur en prestations de services. C’est mieux payé que l’intérim et je suis mon propre patron. Ça comprend le ménage, les petits bricolages, les montages d’expositions mais je fais essentiellement du ménage. D’ailleurs mon numéro de Siret est le même pour mes deux statuts. C’est plutôt étrange de ne pas dissocier les deux, entre une œuvre d’art et le nettoyage. J’ai moins de temps pour mon activité artistique mais je ne gagnerai pas autant avec le RSA socle. Je n’ai pas beaucoup plus mais ce petit plus me permet aussi d’avancer. Le ménage je le fais tous les jours de l année. Je n’ai pas de vacances, de congés payés comme un salarié. Quand je suis absent ou malade je ne suis pas payé. Pour le moment je le vis bien alors je continue comme ça. Le ménage est mon activité principale mais ce n’est pas mon métier. Même si c’est ce travail qui paye mes factures avec l’aide d’un peu de RSA d’activité, je considère que ma profession est artiste-plasticien. C’est celui là mon métier : un artiste hyperactif. »

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DES NOUVELLES 10.02.2016
Après deux mois de longues démarches administratives (enquête, assurances, inventaires, expertises, devis…etc), les travaux de l'appartement de Laurent commencent enfin.
Il a pu quitter sa chambre d'hôtel un peu avant les fêtes.
En attendant, un client lui prête un appartement, un autre client lui prête un lit, un autre un canapé, un autre une table et des chaises, un autre...

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DNA 01.12.2015
Son mur des publications a été épargné par l’incendie.

Un autre article sera punaisé dès que Laurent retrouvera son appartement.

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VENDREDI 13 NOVEMBRE 2015 13.11.2015
Vendredi 13 novembre 2015.
Une journée pas comme les autres.
Le nouveau logement de Laurent a brûlé*.
Trois mois après son emménagement dans cet appartement «normal».
Tout est parti en fumée.
Sa sacoche en cuir beige de La Poste.
La veste de son service militaire.
Des sacs à main de clientes.
Tout.
Laurent est logé dans un hôtel pendant le temps des travaux.
Une durée de trois mois normalement.
Encore une difficulté, un combat à mener.
Mais il reste optimiste et s’organise pour que son activité soit le moins touchée.


*Des ouvriers refaisaient l’étanchéité de la toiture aux chalumeaux lorsqu’un nid d’oiseau a pris feu ravageant toute la charpente ainsi que son appartement.

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14m220.08.2015
Cette porte, il la déteste.
Sa chambre S-111 aussi.
Il habite au foyer ADOMA, couloir 7.
Ce petit coin de 14m2 devait être provisoire.
Mais il y avait encore les francs lorsqu’il a emmenagé.
Bientôt, il déménage pour aller dans un appartement de 42m2.

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PLAN B13.08.2015

Pour avoir le RSA d’activité il faut déclarer trimestrielement ses revenus à la CAF.
C’est ainsi que les aides varient pour les trois mois à venir en fonction des revenus des trois mois passés...

La chaleur persiste en Alsace.
35°C en moyenne.

Laurent a été contacté par une agence de pub de Strasbourg.
C’est son premier contrat pour revigorer des fauteuils de bureaux.
Acetone / Cirage spécial (pas celui des chaussures) / Lait à l’huile de Jojoba
Il ne veut pas en dire plus.

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120505.08.2015
1205 est le nombre de personnes qui ont «liké» sa page pro Facebook
Cette page est son outil de travail.
Tous les matins, il marque un commentaire.
1 like en plus en faisant cette photo.
Il n’en revient toujours pas...

(À ce jour "Le Petit Coin Cirage" compte 1351 fans.)


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IL Y A UN AN24.07.2015
Il y a un an, Gilles du tabac donnait 50€ à Laurent pour lancer son activité.
Depuis, Laurent lui a remboursé cet argent.
La moitié en liquide et l’autre moitié en cirant ses chaussures.
Ils travaillent côte à côte.
Ils s’apprécient. Se disputent aussi.
Mais «rien de méchant» comme ils disent.


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5 ÉTOILES17.07.2015
Avec la canicule, Laurent n’a pas pu travailler sur son emplacement en plein soleil.
Il a cherché d’autres solutions pour continuer son activité.
Il a démarché, déposé des cartes de visite...
Le personnel du Sofitel cire gratuitement les chaussures des clients.
Il a donc partagé avec l’équipe son savoir-faire pour avoir des chaussures propres.

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QUOI DE NEUF ?30.06.2015
Ruben, 10 ans, vit dans le quartier.
Pour la fin de l'année, il devait faire un exposé.
Le sujet : Quoi de neuf ?
Il a choisit Laurent.


Et c'est ainsi qu'un atelier-cirage s'est installé dans la cour de récré...


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AUJOURD'HUI IL PLEUT...27.03.2015

Lorsqu'il pleut, Laurent ne peut pas travailler sur son mètre carré.
En plus le cirage est déconseillé. L'humidité forme des tâches blanches sur les chaussures. 
Alors il travaille chez lui. 
Les gens donnent leurs chaussures dans des sacs et les récupèrent plus tard dans la semaine. 

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LE PETIT COIN CIRAGE09.03.2015

C = chaussures B = bottes

Les beaux jours arrivent enfin et je continue à suivre Laurent avec mon Pentax67. Le Petit Coin Cirage, c'est le nom de sa boutique qui s'installe chaque matin devant le tabac de Gilles et qui se range dans un petit garage chaque soir non loin de son emplacement. Ce bout de trottoir est devenu un véritable lieu de rencontre. Laurent salue (presque) tous les passants. Je l'observe, et les petits traits sur son cahier il les compte plusieurs fois par jour.

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LAURENT, CIREUR DE CHAUSSURES 24.02.2015

« Quand j’ai eu cette idée de génie en juillet dernier, j’étais un chômeur en fin de droit. Le temps de monter un dossier à la CAF, je n’avais pas encore le RSA. On peut dire que j’étais dans un creux. Presque noyé.

De temps en temps je faisais la manche au bureau de tabac de chez Gilles. J’étais le seul à lui demander si je pouvais. Alors il acceptait. Et puis il voyait bien que j’étais différent des autres. Je faisais attention. J’étais poli, discret.

Cette rue est un bon parti. Je l’appelle les Champs Elysées de la ville. Tout le monde passe par cette rue. Mais j’en avais marre de faire la manche.

Quand j’étais à l’armée en 1986 je faisais les rangers des copains. Ils me payaient en cigarettes. Moi aussi j’ai toujours aimé avoir les chaussures propres.

Alors j’ai parlé de cette idée d’être cireur à Gilles. Ca a commencé là. Une semaine avant mon anniversaire. Avec un billet de 50€ qu’il m’a donné pour acheter des brosses et du cirage. Le premier jour j’ai eu un client. Mais mon activité était créée.

J’ai regardé beaucoup de vidéos sur internet pour apprendre les différentes techniques. Et puis c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Au début, je mettais du cirage sur les chaussettes des gens. Maintenant je n’en mets plus. Une fois j’ai même mis du noir sur du marron. C’était un australien. Il faisait nuit et je commençais à plus rien voir. Il est arrivé avec des chaussures marrons, il est reparti avec des chaussures noires. Cette histoire m’est arrivée deux fois. Avec un autre australien. Je pense arrêter les australiens.

Il y a eu un article sur moi dans le journal des DNA en septembre. Trois jours après, j’ai reçu une lettre de la CAF qui me demandait de déclarer ma nouvelle activité. (les nouvelles vont vite…)

Maintenant je suis auto-entrepreneur. Je déclare les factures et je paye des charges sociales. J’ai même suivi la formation de gestion d’entreprise qui est obligatoire. Je n’ai pas tout retenu mais j’ai imprimé les 70 pages d’explications. C’est ma nouvelle bible que j’ai toujours avec moi.

Après ça, tout s’est construit. La ville m’a autorisé à m’installer sur le trottoir en face du tabac. On m’a donné des cartes de visites, un repose pied, un socle en bois…etc Je ne suis pas un geek alors j’ai créé une page sur facebook. Tous les matins j’écris un petit commentaire, je poste des photos avant-après. Comme ça on voit que je ne chôme pas. J’ai reçu de l’argent de l’ADIE, j’ai acheté un vélo hollandais. Un triporteur. Et un siège de 4L. Je voulais que ce soit beau.

Maintenant, je cire des chaussures, des bottes, des sacs a mains, des vestes, des ceintures, même des selles de cheval. Cet été, ce sera peut-être des tongs.

Je suis le seul patron qui vit dans mon immeuble. J’aime ma place. J’en suis fier. J’aime l'idée de remettre un vieux métier au goût du jour. Je travaille 7 jours sur 7 quand la météo me le permet mais c’est pas grave. Maintenant je veux gagner ma vie comme ça. »

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