photographies par
Stéphane Lavoué
textes et son par Catherine Le Gall
 
GUILVINEC
photographies parStéphane Lavoué
textes et son parCatherine Le Gall


Catherine Le Gall, journaliste, est originaire d’un bout de terre, le pays bigouden, situé à la pointe Sud du Finistère. Toute son enfance a été bercée par les histoires de ses grands parents qui lui racontaient le quotidien d’une vie rythmée par la pêche : ces marins qui gobaient un jaune d’œuf à quatre heures du matin avant d’aller en mer ou ces femmes sous la criée qui, les mains dans la glace, triaient les poissons à l’arrivée des bateaux.

Aujourd’hui, que reste-il de ces histoires ? Pour le savoir, Catherine Le Gall et Stéphane Lavoué, photographe, sont partis, en 2012, à la rencontre des gens du « coin » pour questionner leur identité, leur rapport au pays et leur métier. Le résultat de ce travail, « l’Equipage » est le portrait sonore (portraits photo accompagnés d’entretiens sonores) de la commune de Penmarc’h, une partie du pays bigouden.

Depuis, Stéphane et Catherine se sont installés à Penmarc’h en famille. Prenant le relais des grands parents de Catherine, ils racontent, à leur manière, de nouvelles histoires. Celles des hommes et des femmes qui travaillent au Guilvinec, premier quartier maritime de France, qui regroupe l’ensemble des ports du pays bigouden. 3000 emplois y dépendent de la pêche : les marins bien sûr, mais aussi les mareyeurs, les forgerons ou les charpentiers. Comment vivent-ils leur métier à terre ou en mer? Quels sont les enjeux auxquels ils doivent faire face aujourd’hui? Quel est leur avenir ? Leurs photos et leurs textes tissent un nouveau récit qu’ils adressent à Monique et Thimothée, ces grands parents qui leur ont fait tant aimer leur bout de terre au bout du monde…

Catherine Le Gall


LOCALISATION

 

LOCALISATION

NO FUTURE14.12.2016


Monique et Timothée, j’ai l’impression de vivre sur vos traces. Maintenant que je suis installée ici, à Penmarc’h, avec ma petite famille, je regarde l’endroit avec vos yeux. Ou plutôt, j’essaie d’imaginer ce que vous voyiez et ce que vous ressentiez. Quel pays avez-vous connu ? Dans mes souvenirs, vous me racontiez une période formidable où le travail florissait et où les bateaux revenaient emplis de pêches miraculeuses. Sans doute Penmarc’h, Saint Guénolé et Le Guilvinec bruissaient-ils d’une activité débordante…


Aujourd’hui, les ports me semblent déserts et la pêche paraît bien mal en point. La flotille française vieillit et celle d’ici ne fait pas exception. Le port du Guilvinec était à son apogée dans les années 80, mais depuis, le nombre de navires et de marins n’a cessé de baisser. Il ne compte plus qu’une centaine de navires et moins de 600 marins. D’ailleurs, il devient difficile de recruter, les jeunes ne veulent plus prendre la mer. Le métier est bien trop aléatoire et dangereux. Le temps de l’euphorie est révolu…


Pourtant, vous le savez, les gens d’ici se battent. Ils refusent de parler de crise et ils croient en leurs métiers. Il faut dire que l’année 2015 lors a donné un peu d’espoir. Le prix du carburant a baissé, le cours du poisson est stable et la demande constante. Les marins ont fait une bonne année et 2016 a bien commencé…. Je ne sais pas ce que vous auriez pensé de tout ça. De mon côté, j’ai du mal à comprendre de quoi leur futur sera fait…



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LE GUILVINEC ET SAINT GUÉNOLÉ03.11.2016


Les ports font partie de mon univers et pourtant ils restent énigmatiques. Timothée, tu étais secrétaire aux affaires maritimes sur le port du Guilvinec. Monique, tu y as passé une grande partie de sa vie. Je t’accompagnais à l’arrivée des bateaux lorsque j’étais enfant. Munie de ton sac en plastique, tu allais acheter des langoustines et des poissons directement auprès des marins que tu connaissais. Puis, nous allions les peser sous la criée, dans le brouhaha des chariots qui s’entre-choquent et les éclats de voix de l’homme qui vendait la pêche du jour aux enchères, un micro aux accents métalliques pendu au cou.

Plus tard, adolescente, j’allais souvent sur le port du Guilvinec. J’aimais cette odeur d’iode, les gestes rapides des pêcheurs qui débarquent leur pêche, le bruit des caisses qui claquent lorsqu’elles atterrissent sur le bitume et cette foule qui se masse, fascinée par ces héros qui ont bravé la mer.

Aujourd’hui, lorsque je vais sur les quais du Guilvinec ou de Saint Guénolé, j’ai l’impression d’être en terre inconnue. Les bateaux à quai me paraissent être de gros insectes échoués. Les marins me semblent être de lointains seigneurs à la destinée mystérieuse. Et la criée, une tombe vide où s’entassent les fantômes d’une gloire passée.

Alors je ferme les yeux et j’entends les frémissements du port. Les mouettes, les cliquetis des mats et le doux murmure des moteurs… Et me voilà de nouveau à tes côtés, mamie, ton sac rempli de limandes, mes poissons préférés, qui bientôt frémiront dans ta poêle pleine de beurre…





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LA TEMPÊTE27.09.2016


Lorsque je suis arrivée, Monique, j’ai bien pensé à toi. Tu n’arrêtais pas de dire que la vie est rude par ici. Que l’hiver est long, pluvieux, venteux. Que lorsque la tempête gronde, les rues sont vides, les arbres pliés et la mer déchaînée. L’ambiance est sinistre et grandiose à la fois. Pas facile d’apprivoiser une telle nature pour une citadine, comme toi, qui as grandi à Brest.

Je te comprends aujourd’hui. C’est vrai que c’est rude. C’est vrai que l’hiver semble ne jamais finir. Que le vent souffle si fort pendant les jours de grande marée que le corps vacille. Que la nuit paraît bien noire lorsque l’on rentre chez soi, loin des lumières des villes. Que l’on se sent si petit, si fragile, lorsqu’on entend les hurlements venus de dehors.

Cependant, c’est dans ces moments-là que je sens pousser mes racines. Je revois ces photos en noir et blanc que je regardais enfant. Ces hommes et ses femmes qui posaient, bien droits, devant leurs pentys en toit de chaume. Ou bien sur la grève, près d’un tas de goëmon fumant. Je revois leurs visages ronds, leurs rides creusées par le soleil et le vent. Et leurs lourds habits noirs qu’ils semblaient ne jamais quitter. Je me dis que je viens de là. De ce petit bout de terre qu’on appelle « Bigoudénie ».





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LES TRAVAILLEURS DE L'OMBRE #3 11.07.2016





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LES TRAVAILLEURS DE L'OMBRE #2 28.06.2016





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LES TRAVAILLEURS DE L'OMBRE 17.06.2016





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Monique et Thimothée, l’activité sur les ports ne se résume pas à celle des pêcheurs, vous le savez bien. Tous les regards sont tournés vers les marins, mais ils sont des centaines à travailler autour de la pêche. Il y a les chantiers où sont réparés et rénovés les bateaux ; il y a la coopérative maritime qui fournit les marins en matériel et en carburant ; il y a les mareyeurs, qui achètent et distribuent le poisson ; il y a les filatures qui fabriquent les chaluts ; la glacière, qui fournit la glace aux navires pour conserver leurs poissons à bord et les magasins qui préparent les victuailles nécessaires pour tenir deux semaines en mer. Comme à votre époque, la pêche assure au pays son économie et son autonomie. Un emploi de marin, c’est quatre emplois à terre. Stéphane et moi, les pas sur vos talons, avons voulu faire découvrir ce monde dont vous avez fait partie. Nous sommes allés à la rencontre de ces travailleurs de l’ombre. C’est comme vous rendre un dernier hommage. Vous nous avez fait aimer ce pays, vous nous en avez fait de beaux récits. Timothée, tu reposes aujourd’hui dans le cimetière de Kérity, aux côtés de tes parents. Monique, tu es à la maison de retraire, ta mémoire n’héberge plus que de brumeux souvenirs… A nous de prendre la suite et de vous raconter des histoires…


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THIMOTHÉE06.06.2016


Tu parais si petit. Derrière toi, plane, immense, l’ombre de ta mère. Tu as toujours vécu avec elle, dans cette grande maison de pierres, à quelques rues du port de Kérity. C’est elle qui l’a construite, seule, alors que son homme était en mer. Quels souvenirs te restent-ils de ce père si souvent absent? Quelques vagues images. Celle d’un homme fier dans son costume de capitaine de la marine marchande, les lèvres dessinées par une fine moustache. Celle d’un homme terrassé trop jeune par une pneumonie, qui se lavait dehors, à l’eau froide, pour défier la mort inéluctable.

Une fois qu’il est parti, ta mère a pris toute la place. Elle a régné dans la maison. En bas, elle tenait le bar où les marins venaient boire des ballons en se racontant la mer. En haut, elle dirigeait, d’une main de fer, une armée de couturières qui tissait habits de marins et costumes bigoudens aux fils orange et or. Elle a voulu régner sur la famille. Sur ta femme d’abord, à qui elle a déclaré une guerre sans merci lorsqu’elle est arrivée à 18 ans à peine. Sur tes enfants ensuite, qui allaient se réfugier dans ses jupons les rares fois où tu haussais la voix.

Quelle était ta place à toi, Thimothée ? Je te vois encore, assis en bout de table, qui me regarde avec tes yeux gris. Pour moi, pas de doute, tu as toujours été mon grand père.


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MONIQUE09.05.2016



Monique & Thimothée

Tous les soirs, tu te réveillais à minuit. Tu attrapais tes habits, préparés la veille sur une chaise. Puis, tu tendais l’oreille pour écouter mon souffle. Rassurée, tu te levais et descendais tout doucement les escaliers. Arrivée en bas, tu t’habillais à la hâte : un gros pull, un pantalon chaud, un tablier et des sabots. Tu attrapais ta thermos de café, ton sandwich et tu sortais dans la nuit. Tu t’engouffrais dans la voiture de Renée, ta fidèle amie, qui passait te chercher. Et vous rouliez, toutes deux, vers la criée de Saint-Guénolé.

Là, jusqu’à quatre ou cinq heures du matin, tu mettais les poissons tout juste débarqués dans la glace. Serrée auprès des autres femmes, tu chantais, tu blaguais et tu avais froid. Tes mains ne s’arrêtaient que lorsque tous les équipages avaient débarqué leur pêche. Alors, c’était fini. Fatiguée, tu reprenais le chemin de la maison. En silence, tu ouvrais la porte, montais dans ta chambre et tu retrouvais tes draps devenus froids. Lorsque j’ouvrais les yeux, au matin, tu étais là. Je me rends compte aujourd’hui, mamie, à quel point il devait être dur de te lever. Tu préparais mon déjeuner en souriant, sans te plaindre. Les peines de ta nuit s’évaporaient sans doute dans la fumée du café… 


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